L’Analyse rapide du genre (ARG) est un outil pratique conçu pour les urgences humanitaires qui permet aux travailleurs humanitaires de comprendre rapidement comment une crise affecte différemment les femmes, les hommes, les garçons et les filles. Parce qu’il n’y a souvent pas de temps pour des études longues et détaillées lorsque des vies sont en danger, l’ARG fournit une méthode pratique pour recueillir immédiatement des informations « suffisamment bonnes » pour garantir que l’aide est sûre, juste et efficace. Elle fonctionne en utilisant les données existantes et en recueillant progressivement de nouvelles perspectives pour aider les décideurs à répondre aux risques spécifiques au genre sans retarder les mesures urgentes de sauvetage.
Cette analyse examine l’article de référence sur l’Analyse rapide du genre (ARG) rédigé par Isadora Quay, en utilisant un cadre féministe décolonial proposé par Udenigwe Ogochukwu, Aubel Judi et Abimbola Seye. Ces auteurs affirment que de nombreuses initiatives en faveur de l’égalité des genres dans le Sud mondial accueillent involontairement des forces oppressives en renforçant les hiérarchies coloniales et capitalistes.
Les sections suivantes évaluent l’ARG par rapport aux quatre thèmes clés identifiés par Udenigwe et ses collègues : la praxis des connaissances hiérarchiques, la culturalisation de la violence, la façon dont le travail est présenté, et l’universalisation des droits.
Consciente des attaques publiques et politiques contre l’équité, cette réflexion est offerte en solidarité avec les praticiens dont l’plaidoyer a créé un espace pour l’Analyse rapide du genre (ARG). C’est précisément en raison de son utilisation établie et de sa prévalence que les leaders humanitaires ont intérêt à l’analyser à travers un objectif décolonial.
Praxis des connaissances hiérarchiques
Udenigwe et ses collègues critiquent la tendance des organisations non gouvernementales (ONG) internationales à privilégier les systèmes de connaissances occidentaux tout en considérant les communautés locales à travers un objectif de déficit. Ils soutiennent que cette pratique réduit au silence les connaissances originaires du Sud mondial.
Le récit que Quay fait des origines de l’ARG révèle des tensions concernant la hiérarchie des connaissances. Elle note que l’ARG est née parce que les outils standards d’analyse du genre ont échoué dans le contexte humanitaire syrien. Cependant, la justification de la création de nouveaux outils repose sur une présentation déficitaire des partenaires locaux. Quay écrit que les partenaires locaux avaient « une expérience limitée du développement ou humanitaire et aucune compétence en analyse du genre ». Elle décrit une situation où un point focal genre local a demandé « Comment trouvé-je les réponses à ces questions ? » comme élément déclencheur de la création de la trousse à outils.
D’une perspective décoloniale, cette présentation délégitimise les connaissances locales. Elle suppose que parce que les acteurs locaux ne savaient pas comment utiliser les outils d’évaluation humanitaire spécifiques, ils manquaient entièrement de compétences en analyse du genre. Udenigwe et ses collègues soutiennent que de telles narratives ignorent le fait que les femmes du Sud mondial ont longtemps possédé leurs propres méthodes d’organisation et de compréhension de leurs mondes sociaux. En normalisant l’ARG en une « trousse à outils » conçue par des spécialistes d’une ONG internationale et mise en œuvre à l’échelle mondiale, l’approche risque de renforcer la hiérarchie épistémique où les ONG internationales définissent ce qui compte comme une analyse du genre valide.
Culturaliser la violence
Une critique centrale par Udenigwe et ses collègues est la « culturalisation de la violence ». Cette approche attribue la violence et les inégalités à la culture ou aux traditions du Sud mondial. Ce récit cache les rôles du colonialisme, des conflits et des inégalités mondiales dans l’aggravation de la violence.
L’analyse de Quay attribue souvent les limitations liées au genre à la culture locale. Les rapports d’ARG citent « les limitations culturelles de la mobilité » au Bangladesh. Ils décrivent la prise de décision dans les zones kurdes comme étant perçue « culturellement et traditionnellement comme une affaire d’hommes ». Ces observations peuvent refléter les réalités immédiates. Udenigwe et ses collègues avertissent qu’identifier « la culture » comme le problème principal suggère que le Sud mondial est intrinsèquement arriéré ou patriarcal comparé à l’Occident.
L’approche de l’ARG se concentre sur la façon dont « les rôles de genre traditionnels » se manifestent dans les crises. Elle n’examine pas en profondeur comment les crises elles-mêmes reformulent ou militarisent ces normes culturelles. Ces crises sont souvent alimentées par des histoires géopolitiques et coloniales. Udenigwe et ses collègues soutiennent qu’une approche décoloniale doit regarder au-delà de la culture. Elle doit voir comment la violence structurelle et les histoires impérialistes créent les conditions de la violence fondée sur le genre.
La vision du travail et de l’emploi
Udenigwe et ses collègues remettent en question une hypothèse néolibérale. Cette hypothèse dit que l’intégration au marché et le travail rémunéré libèrent les femmes. Ils soutiennent que cette perspective ignore la nature exploitative du capitalisme mondial. Le travail n’équivaut pas toujours à l’autonomisation.
L’article de Quay aborde le travail principalement par la « division sexuelle du travail » et les risques de protection associés au chômage. Elle note que dans les camps de déplacement, les hommes luttent contre « l’inactivité ». Ils ne peuvent pas remplir leur rôle de pourvoyeurs. Cette analyse s’aligne avec la critique selon laquelle les récits de développement placent souvent la productivité économique comme valeur humaine primaire.
L’ARG reconnaît l’augmentation du fardeau du travail de soin non rémunéré pendant les crises. La solution implique une restauration des rôles « productifs » ou une meilleure gestion du temps. Elle ne remet pas en question les systèmes économiques mondiaux qui créent la pauvreté. Udenigwe et ses collègues identifient cela comme une pièce manquante critique dans la programmation du genre standard.
Universaliser les discours sur les droits humains
Udenigwe et ses collègues soutiennent que les ONG internationales appliquent souvent des discours universels sur les droits humains. Ces discours reflètent les valeurs individualistes occidentales. Ils ignorent les compréhensions locales des droits et de la communauté.
Quay présente explicitement CARE comme une « organisation fondée sur les droits ». L’ARG est célébrée pour son inclusion dans le Manuel sur le genre du Comité permanent inter-organisations (IASC). C’est une norme mondiale pour l’action humanitaire. Cette standardisation permet un déploiement rapide à travers « plus de 50 crises ».
Cette application universelle risque d’aplatir les contextes locaux. En utilisant une trousse à outils et des modèles standardisés, l’ARG peut privilégier les données qui s’inscrivent dans les structures de rapport humanitaire mondial. Elle peut ignorer les compréhensions nuancées et locales de la justice et des droits. Udenigwe et ses collègues suggèrent qu’un tel universalisme donne aux experts la position de « dispensateurs de droits ». Cela justifie l’intrusion dans la vie des populations du Sud mondial.
Aperçu comparatif
Le tableau ci-dessous compare l’approche ARG décrite par Quay aux critiques féministes décoloniales présentées par Udenigwe et ses collègues.
Thème Analyse rapide du genre (Quay) Critique féministe décoloniale (Udenigwe et al.) Production de connaissances Développée par des experts d’ONG internationales parce que les partenaires locaux manquaient de « compétences en analyse de genre ». Les connaissances sont standardisées dans une trousse à outils mondiale. Voit les populations locales comme détentrices de connaissances. Critique le regard déficitaire qui suppose que les populations locales n’ont pas les capacités nécessaires. Culture et violence Identifie les « limitations culturelles » et les normes « traditionnelles » comme obstacles majeurs à la mobilité et à la prise de décision. Rejette la « culturalisation de la violence » parce qu’elle présente les cultures du Sud mondial comme intrinsèquement violentes ou arriérées. Travail et économie Met l’accent sur la division sexuelle du travail et les risques du chômage masculin. Souligne le poids du temps qui pèse sur les femmes. Critique l’idée que la participation au marché résout la pauvreté. Met en avant le rôle du capitalisme mondial dans la violence structurelle. Droits et normes S’appuie sur des cadres mondiaux comme le Manuel sur le genre de l’IASC. Vise des rapports standardisés dans toutes les crises. Critique les droits humains universels qui imposent des valeurs occidentales. Appelle à se « déconnecter » des récits universels pour valoriser les savoirs locaux.
L’Analyse rapide du genre est-elle un outil de colonisation ?
Isadora Quay présente l’Analyse rapide du genre comme une innovation nécessaire pour relier la théorie complexe du genre aux besoins urgents de la réponse humanitaire. Elle réussit à rendre l’analyse de genre « rapide, facile à mettre en œuvre » et pratique pour les décideurs. Vue à travers le prisme féministe décolonial d’Udenigwe et ses collègues, l’ARG révèle les tensions au cœur du secteur humanitaire. En privilégiant la rapidité et la standardisation, l’ARG peut renforcer sans le vouloir des pratiques hiérarchiques de savoir qui placent l’ONG internationale au centre comme experte et la population locale comme objet d’analyse.
Le recours de l’ARG aux normes mondiales et sa vision de la culture comme obstacle rejoignent la « colonialité du savoir » qu’Udenigwe et ses collègues cherchent à démanteler. Bien que Quay affirme que l’outil accepte l’« imperfection » et vise à soutenir les acteurs locaux, la perspective décoloniale suggère qu’un vrai soutien exige un changement profond: arrêter de voir les communautés comme manquant de compétences et les reconnaître comme productrices de leurs propres solutions et savoirs.
Peut-on réimaginer une ARG décoloniale ?
Si nous reconnaissons que les femmes locales sont les premières actrices de leur propre survie, l’application pratique d’une Analyse rapide du genre passe de l’extraction à l’amplification. Dans le chaos d’une urgence soudaine, une ARG décoloniale n’exige pas qu’un spécialiste international arrive, embauche un traducteur et mène des discussions de groupe pour « découvrir » les besoins. Cette approche fait perdre un temps précieux et suppose que le savoir n’existe pas encore.
Dans un modèle décolonial, l’aspect « Rapide » repose sur le fait que les femmes et les hommes qui les soutiennent sont déjà en train d’analyser le contexte. Parce qu’ils y sont chaque jour, ils savent quels abris sont dangereux, où la distribution de nourriture exclut les femmes chefs de ménage, et comment les normes sociales changent sous la pression. De plus, quand il existe des organisations dirigées par des femmes, connues sous le nom « ODF » dans le jargon humanitaire, elles peuvent articuler une perspective collective.
Voici une esquisse de la façon dont nous pourrions réimaginer l’ARG comme pratique décoloniale:
- Transfert immédiat de ressources: Au lieu de déployer une équipe d’évaluation, l’agence internationale transfère des fonds flexibles et sans restriction aux partenaires ODF identifiés à l’avance dans les 24 heures. Cela leur permet de mobiliser leurs propres réseaux sans devoir d’abord rédiger une proposition.
- Le rôle du scribe: Le spécialiste international cesse d’être l’« analyste » et devient le « traducteur de systèmes ». Son travail est de recevoir les informations brutes venant des ODF, souvent par WhatsApp, messages vocaux ou brefs appels téléphoniques, et de reformuler cette réalité dans le langage bureaucratique requis par les bailleurs de fonds. L’acteur international absorbe le fardeau administratif pour que les acteurs locaux puissent se concentrer sur la réponse.
- Validation des connaissances: Le rapport final crédite explicitement les ODF comme auteures de l’analyse. L’organisation internationale utilise sa marque non pas pour revendiquer les conclusions, mais pour prêter sa crédibilité institutionnelle aux voix locales. Ainsi, les appels de financement qui suivent sont directement façonnés par ceux qui vivent la réalité.
Cette approche ne néglige pas l’urgence de la crise. Elle reconnaît plutôt que le moyen le plus rapide de comprendre une crise est d’écouter les femmes qui la gèrent déjà.
La Fondation Apprendre Genève (TGLF) offre le programme d’apprentissage par les pairs sur le genre en situations d’urgence qui est explicitement décolonial, intersectionnel et ancré dans l’expérience vécue des praticiens humanitaires basés dans les communautés locales. En savoir plus sur le programme…
À propos de l’image: The Empty Face of Authority © The Geneva Learning Foundation Collection 2026. Cette installation se présente comme un masque monumental, un visage assemblé avec de lourdes planches de bois. Son regard est fixe mais vide. Les orbites ne s’ouvrent pas sur un intérieur, mais sur un paysage urbain lointain. Elles montrent une absence là où on attendrait une présence. L’autorité apparaît ici comme une surface construite. Elle impressionne par sa taille et sa matière, mais elle est creuse au fond. Le bois vient d’arbres vivants. Cela renforce la tension entre la vie et la forme. La matière organique est réduite, découpée et réassemblée en une géométrie rigide. Cela rappelle comment les réalités vivantes sont souvent transformées en catégories fixes. L’œuvre refuse l’expression ou l’identité. Elle invite le spectateur à se demander ce qui se perd quand on taille des systèmes complexes et vivants en formes lisibles. Elle pose la question: faut-il apprendre à regarder au-delà du visage que le pouvoir montre pour voir clairement?
Références
- Quay I. Rapid Gender Analysis and its use in crises: from zero to fifty in five years. Gender & Development. 4 May 2019;27(2):221–36. Available from: https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13552074.2019.1615282
- Udenigwe O, Aubel J, Abimbola S. A decolonial feminist perspective on gender equality programming in the Global South. Meudec M, editor. PLOS Glob Public Health. 7 January 2026;6(1):e0005556. Available from: https://dx.plos.org/10.1371/journal.pgph.0005556
